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Simon  Asselin

Simon Asselin

  • Diplôme de 1er cycle danse classique 2020
    Danse classique

« LE NOYAU »

J’ai toujours eu des difficultés à écrire. Durant ces mois de confinement, je suis revenu à l’Espace Pasolini de Valenciennes, laboratoire artistique dirigé par mes parents, lieu où j’ai grandi et que j’ai quitté très jeune pour étudier la danse à Paris.

Ce retour à mes sources m’a permis de retrouver et de porter un nouveau regard sur l’environnement qui a construit mon enfance.

Je me suis plongé dans la bibliothèque de mes parents et j’ai lu de la poésie. Je me suis mis moi-même à écrire des petites phrases, des poèmes.

La poésie est aujourd’hui devenue pour moi une entrée dans le monde de la pensée. L’écriture me ramène à mon intimité ; j’ai découvert que l’écriture m’aidait à intérioriser ma danse.

J’ai décidé que la poésie serait une des bases de mon travail. C’est grâce à elle que de nouvelles choses apparaissent aujourd’hui dans ma danse. Ce travail chargé de toute mon intimité nourrit ma danse par imprégnation. La poésie devient un composant organique, cellulaire qui s’exprime dans mon mouvement.

Je ressens plus particulièrement cette expression dans le haut de mon corps, mon regard et dans mes mains qui vivent bien plus qu’avant.

Lorsque je danse, je ne pense pas. Mon mouvement est instinctif, primaire ; je suis animal. La conscience vient plus tard. C’est pour cela que le texte poétique enregistré dans la première partie du projet est fondamental : il représente ma pensée.

Ce poème « le noyau de mon cœur » a été écrit par mon père, Philippe Asselin, en décembre 2018. La découverte de la poésie de mon père a été une des expériences de ce confinement.

Le noyau de mon cœur      comment est-il ?

J’aime que tu me poses cette question      par ce temps de sécheresse extrême

Comment veux-tu qu’il soit ?

Il est ce qui me reste de vraiment vivant

 Le regard s’obscurcit                        l’écoute se brouille             le cœur bat encore…

Mais le noyau dont tu parles      je n’en sais rien      ou pas grand-chose

Il a lui-même oreille et œil  mais pas de langue

Tout enturbanné de pourpre      il est blanc comme neige

A l’intérieur

Tout résonant d’obscurité

Le seul à penser la couleur de l’émotion

Petite pierre fouaillée

Par le branchage

 Habit de la graine

Habité par la présence

Il n’a pas de secret                  je lui parle autant qu’il faut

Il faut que je te demande

Comment sais-tu qu’au fond de mon cœur il est ?

Je m’imbibe des mots, ils me font traverser des états de corps, des émotions, des couleurs différentes. Ils me transportent.

Une autre phrase poétique a été un élément déclencheur de mon projet :

« L’arbre se penche ; lui qui sait »


L’arbre sait. Dans une attention, il se penche pour écouter. Je m’écoute. Je deviens arbre.

Mon mouvement devient un glissement. Mon corps se penche, il écoute.

Dans la vie, rien n’est droit. Il y a toujours quelque chose qui échappe, peu importe où, peu importe comment. Il y a une fluidité, un vaste mouvement continu, comme celui des vagues : un flux et un reflux, une respiration.

Je prends conscience, je sais, je donne un sens à ce que j’ai produit, à ma danse.

Un élément central mais absent

Au cours mes lectures, j’ai été bouleversé par la photo de l’immolation du moine bouddhiste vietnamien, Thích Quảng Đức, en juin 1963, à Saïgon. Cette image reste fixée en moi.

La beauté et la portée politique de ce geste ont trouvé un écho en moi. Ce moine a vécu ce moment dans l’intensité de sa foi, sans crier. Seul son cœur n’a pas brûlé et est aujourd’hui conservé dans un monastère. Ce cœur est-il le noyau de mon cœur dont il est question dans le poème enregistré ?

Cet acte d’une radicalité absolue m’a habité durant tout le travail sur mon projet.

La photo de ce moine, c’est aussi l’image de mon engagement dans une démarche artistique. Je suis prêt. Je me lance.

Mon rêve lucide

Je voulais mixer ma présence physique immobile et mon image virtuelle. J’ai donc choisi d’utiliser un vidéo projecteur et de me placer dans l’image projetée sur le mur.

Pendant le confinement, j’ai lu le travail de Sigmund Freud sur le rêve. J’aime beaucoup sa philosophie et la façon mathématique dont il aborde le rêve. Il en a une vision très concrète et scientifique, alors que pour moi le rêve, c’est insaisissable.

L’image projetée sur le mur est celle d’un rêve. Ce n’est pas une danse, mais un mouvement rêvé ; un mouvement psychédélique en lien avec la transe. Il y a comme une folie dans ma tête qui amène à un lâcher-prise, à une danse instinctive.

La captation de ce rêve dansé puis le montage vidéo permettent de transformer cette danse instinctive en un rêve presque lucide. Les outils techniques me permettent d’avoir le contrôle sur les images du rêve.

L’univers sonore

La première partie repose sur la musicalité du texte poétique que je dis et qui cohabite avec ma présence, l’image et le mouvement.

Après un premier travail avec la musique de Jan Garbarek qui m’a permis d’atteindre un lyrisme dans mon expression, j’ai finalement choisi Spiegel im Spiegel d’Arvo Pärt pour la seconde partie du travail. C’est une musique plus épurée qui ne m’impose pas de rythme, et me met dans un état de corps connecté avec l’univers poétique.

Je ne m’appuie pas sur la musique. Elle est là, derrière. C’est comme du vent. Elle rappelle l’idée du flux et du reflux. C’est quelque chose qui est là et qui bouge. Je bouge avec la musique mais ne danse pas sur elle. Je suis avec elle sans être dedans.

  • Le noyau » est l’aboutissement de mes quatre années d’études du CNSMDP. Il est le symbole de mon émancipation en tant qu’artiste tout en constituant une ouverture sur l’avenir. Je suis prêt !

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LES QUESTIONS

Les réponses à ces trois questions sont le résultat d’une série d’interviews enregistrées puis retranscrites.

Qu’avez-vous retiré de vos quatre années au CNSMDP ?

Tout d’abord, au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, j’ai appris à vivre, c’est-à-dire à comprendre comment ce monde marche.

Et puis, j’ai appris la danse : j’ai appris comment un corps bouge, comment un corps se structure. Je suis passé par toutes les étapes : rire, pleurer, « mon corps souffre », « mon corps ne souffre pas », l’épuisement total mais aussi le plaisir de vivre, de respirer, juste danser.

Pour moi le CNSMDP, c’est l’endroit où j’ai recommencé quelque chose. Je me souviens de cette audition. Je me suis surpassé et me suis véritablement engagé personnellement dans cette nouvelle aventure qui s’ouvrait à moi.

Les quatre années que j’ai passé au CNSMDP m’ont tout apporté : une structure de corps et de pensée, une façon de vivre, un mental d’acier. J’ai appris ce que pouvait être la danse dans sa globalité, notamment à travers la compo impro que j’ai découvert. La compo impro m’a permis de connecter mon imaginaire avec mon corps, elle m’a aussi permis de garder mon âme d’enfant. J’y ai trouvé un espace de liberté et d’expression. J’ai appris ce que peut être un artiste danseur.

Mon année de DNSP2 a été fondamentale. J’ai vécu un dépassement physique et psychologique permanent qui m’a forgé pour les années suivantes.

Je voudrais mettre en lumière trois expériences qui m’ont fait grandir ces deux dernières années :

Wood Works – chorégraphie de Gil Isoart

C’est la première fois que je participais à une création avec un chorégraphe de manière directe. Il créait à partir de nous. Ce travail a été très intéressant mais aussi très dur. L’exigence était énorme mais en même temps Monsieur Isoart nous soutenait. Il était vraiment à notre écoute. Tout le monde en garde un souvenir exceptionnel malgré la difficulté. J’ai fait pour la première fois l’expérience de la relation chorégraphe/danseur. J’ai découvert l’évolution quotidienne d’une chorégraphie dans un travail de précision. Je retiens surtout de cette expérience le fait qu’il faille tous les jours amener quelque chose de nouveau. C’était vraiment un travail de recherche entre le chorégraphe et les danseurs.

Valse-Fantaisie – Balanchine

Avec Vicky et Céline Talon, j’ai compris ce qu’est être soliste. C’était la première fois que je dansais seul une pièce classique avec solos, adages, coda… C’était très intéressant, car la structure de cette pièce de huit minutes était presque identique à celle d’un grand ballet classique. C’est la première fois que je vivais cela et j’avais la chance de vivre l’expérience d’un rôle e soliste. Cela m’a à la fois permis de prendre conscience de tout le chemin que j’avais parcouru mais aussi de l’énorme chemin qu’il me restait à parcourir surtout au niveau de la maturité quelle soit corporelle ou psychique. Il était clair que le travail ne faisait que commencer. Je parle surtout de ma technique et de mon efficacité. Je veux parler de l’efficacité purement classique. Je me suis rendu compte que même si tu es à fond et que tu donnes tout ce que tu veux dans l’explosivité, le rythme, la dynamique, tu te fais rattraper par la technique si elle est insuffisante. Il existe des subtilités propres à la technique de Balanchine. Je les ai apprises et comprises. J’ai tenté de les mettre en œuvre sur le plateau.

Cunningham x 100

C’était très bien ! Pour la première fois, j’ai commencé à ressentir l’efficacité de la technique. Je me suis imposé un sens de travail beaucoup plus strict qui est directement apparu sur le plateau. Mon solo est techniquement difficile par rapport à la notion de contrôle. Ce n’est pas facile de définir ce « contrôle ». Il s’agit en fait de contrôler ses mouvements. Par exemple, il ne faut pas jeter. Il faut prendre son temps, respirer. Le début consistait en deux équilibres sur demi pointe ; chose difficile à réaliser, dans un espace aussi grand, sans réel point de repère. Je m’étais vraiment lancé le défi d’y arriver. Clairement, je me suis dis : « Ça, je veux le tenir. » Et lors de la représentation, j’ai tenu. J’ai compris là que le travail payait. Cunningham x 100 m’a apporté de la confiance.

Des choses me touchent plus que d’autres mais aujourd’hui j’aime toute la (les) danse(s). A partir du moment où le corps bouge, il y a forcément quelque chose qui va me donner envie de comprendre.

Le CNSMDP est un lieu de grande exigence. Mais au vu de la diversité de toute ces expériences, je dirais aussi que c’est un lieu d’ouverture et de liberté.

Que représente pour vous la danse classique en 2020 ?

En 2020, la danse classique peut paraître démodée. En effet, il y a trois cents ans, les ballets classiques correspondaient à la vie sociale de l’époque. Il y a encore un siècle, aller voir un ballet classique à l’Opéra faisait rêver. Aujourd’hui, le public a d’autres attentes. Sans doute, connaît-il l’esthétisme codifié de cet art et il est plus exigent quant à la beauté du geste, du mouvement. Par conséquent, il attend des artistes une plus grande technicité. Cette attente rend le travail du chorégraphe et du danseur plus difficile. Monter un ballet classique aujourd’hui, c’est se mettre à nu, prendre un risque.

Pendant toutes leurs années de formation et leur carrière, les danseurs se battent pour atteindre cette beauté « quasi absolue » : l’objectif est que le corps et le mouvement du danseur soit toujours plus beaux, et cette technique la plus précise et la plus pure possible. Leur engagement dans ce qui peut paraître une folie force le respect de tous. Même ceux qui n’aiment pas ou plus la danse classique sont obligés de reconnaître le gigantesque travail physique et mental fourni par ces femmes et ces hommes qui, dans une quête de la perfection à échelle humaine continuent à faire vivre quotidiennement cet art rigoureux. Quoi qu’on en pense, une Giselle ou un Lac des Cygnes, encore aujourd’hui, c’est magnifique ! Ce patrimoine artistique français est immuable et est considéré comme une véritable référence dans le monde.

En tant que jeune danseur, je dirais que cet art est un art hors du temps. En effet, lorsque je sors dans la rue après un cours, j’ai l’impression que ce que j’ai appris est déconnecté de la réalité, que cela nous ramène deux ou trois siècles en arrière. C’est vrai et en même temps, j’aime ce voyage dans le temps, j’aime cette connexion puissante à des valeurs fortes, essentielles d’une vie, comme la beauté et l’exigence. Elles structurent, rendent plus fort et finalement permettent de trouver une place dans la société actuelle en l’appréhendant d’un point de vue différent. Plus encore, j’y trouve un équilibre entre l’exigence, la rigueur et la modernité du monde actuel qui souvent a tendance à pousser vers la facilité. La structure physique et mentale qu’on acquiert aujourd’hui en danse classique est unique. C’est un joyau, qu’il faut préserver.

Et puis, si on réfléchit, malgré les apparences, la danse classique n’est pas un art figé. Elle évolue à l’intérieur d’elle-même. Les nouvelles exigences du public jouent un rôle positif. Les chorégraphes, les interprètes peaufinent, revoient, améliorent des détails importants sans changer la structure et l’essence des ballets. Certains inventent même de nouveaux pas, plus complexes. Cela crée un renouveau.

La transmission joue aussi un rôle important dans l’évolution générale de la danse classique. Les ballets, les grands rôles sont transmis de génération en génération, de danseur à danseur... Et pourtant, chacun d’entre eux a son unicité : ses qualités, ses défauts, sa sensibilité, sa force d’interprétation et aussi certaines particularités liées à la vie de son époque. Quelque part, on peut dire que la danse connaît chaque jour une adaptation à la société dans laquelle elle évolue tout en conservant ses fondamentaux.

Forte de trois cents années de vie et parce qu’elle touche certains des aspects les plus précieux de l’art vivant, la danse classique ne disparaîtra jamais. Elle conserve une place d’excellence dans le patrimoine artistique français. Son école demeure un exceptionnel lieu de formation artistique et de vie.

Quel est votre rêve professionnel le plus audacieux ?

Jusqu’à il y a quelques mois, je réfléchissais à devenir un danseur interprète et cela reste plus vrai que jamais.

Pourtant, pendant le confinement, j’ai eu l’occasion de travailler à l’Espace Pasolini de Valenciennes, laboratoire artistique dirigé par mes parents. J’ai en particulier élaboré et réalisé le projet « Le noyau ». J’ai alors pris conscience que je pouvais et surtout que j’aimais réfléchir, penser la danse et aussi que j’aimerais me mettre dans la peau d’un créateur. J’ai envie d’entrer dans un processus de création, comme me l’a permis cette période étrange que nous avons vécue et vivons encore un peu.

Je pense donc pouvoir dire que mon rêve professionnel le plus audacieux à court et moyen terme sera d’engager une carrière d’interprète tout en développant par ailleurs ma pensée et en élaborant des projets artistiques personnels.

J’ai vécu ma première immersion professionnelle à Toulouse, au Ballet du Capitole, en janvier et février 2020. J’ai participé en qualité de danseur surnuméraire, à la reprise et à la tournée de Giselle, chorégraphié par Kader Belarbi. Cette expérience m’a donné l’envie de trouver une compagnie où développer ma qualité de danse et de danseur. Dans ce domaine, je suis ouvert à tout. J’ai envie de vivre une aventure au sein d’une troupe : travailler avec un chorégraphe, avec des maîtres de ballet, construire avec eux des projets de A à Z ; revisiter des pièces… Je souhaite vivre ces expériences professionnelles en France et à l’étranger pendant plusieurs années afin d’explorer et d’exprimer tout ce qu’il m’est possible de donner en qualité d’interprète.

Ma recherche personnelle se développera progressivement grâce à mon travail d’interprète qui la nourrira. Elle se porte actuellement sur deux projets :

  • un solo, chorégraphié et interprété par moi-même. Cette pièce découlera du travail réalisé dans la vidéo présentée dans la première partie du « Noyau ». J’irai plus loin dans ma pensée et dans ma relation à chacun des matériaux présents dans ce projet initial. J’approfondirai ma recherche basée sur la poésie, le rêve, le mouvement pensé et la transe. J’approfondirai mon travail sur la notion d’état (de folie) du danseur.
  • un duo, avec ma mère qui est actrice et performeuse. Depuis que je suis tout petit, je la vois sur le plateau. Un dialogue est né entre nous au fil de ces dernières années. Pendant le confinement, le fait de rentrer chez moi après des années de vie à Paris où je suis parti très jeune, m’a permis de retrouver ma famille et m’a donné l’envie de partager le plateau avec ma mère en tant qu’artiste. Il s’agira d’une rencontre entre la danse, le théâtre et la performance que nous envisageons dans une réciprocité.

Mon rêve le plus audacieux pour les années à venir sera donc de chercher à penser la danse et à donner un sens à ma danse tout en lui donnant corps en tant qu’interprète.

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