Orphée aux Enfers, dieux, désirs et désordre
Mis à jour le 10 mars 2026
À l’occasion de cette nouvelle production d’Orphée aux Enfers, le metteur en scène Ludovic Lagarde et le chef d’orchestre Mathieu Romano partagent leur regard sur une œuvre aussi jubilatoire que mordante. Entre fête, satire sociale et liberté scénique, ils explorent la modernité intacte d’Offenbach et la richesse d’un opéra qui mêle les genres autant qu’il bouscule les conventions.
Orphée aux Enfers est un opéra bouffe de 1858, comment faire rire un public actuel avec un livret d’il y a 170 ans ?
Mathieu Romano : Je ne pense pas que le but premier du projet soit de faire rire. C’est de monter un bel opéra, qui est très intéressant, et qui incidemment fait rire. Le livret d’Orphée est effectivement très drôle, il y a des situations hilarantes, des jeux de mots qui marchent encore dans notre langage actuel. Le génie des librettistes fait que le comique de leur œuvre dépasse leur époque.
Ludovic Lagarde : Moi aussi, je pense qu'il n'y a pas que le rire, et qu’il y a une dimension pamphlétaire. L’œuvre se moque à la fois du pouvoir de Napoléon III, de la cellule familiale bourgeoise, du mariage, de l'académisme. Elle présente plein de miroirs de la société de l'époque. Je connaissais mal Offenbach, et une des portes d’entrée dans l’œuvre est qu’Eurydice et Orphée se trompent mutuellement et veulent se séparer. Avec les étudiant·es on a regardé un extrait du Mépris de Jean-Luc Godard, parce que déjà au milieu du XIXe siècle le couple bourgeois est celui qu'on connaît aujourd'hui. Ce n'est plus la comédie de mœurs du XVIIIe siècle, mais une comédie beaucoup plus moderne. D’ailleurs, la création d’Orphée est pratiquement contemporaine de Madame Bovary de Flaubert, et bizarrement, Bovary est censurée à l'époque alors qu’Orphée aux Enfers ne l’est pas.
Il faut dire que la musique est très séduisante.
MR : Tout à fait, et c'est encore mieux, parce que la musique nous séduit pendant que le pamphlet se déroule en parallèle.
LL : Dans cette œuvre, l’Enfer n’est pas le lieu du châtiment mais celui de la jouissance. C’est le terrain de jeu de Pluton, sorte de rebelle « underground » parmi les dieux. Ici se joue la tension entre Eros et Thanatos, puisque la pulsion de vie se frotte à la pulsion de mort dans une atmosphère chargée de désirs. Offenbach nous invite à céder sans réserve à l'ivresse démesurée de la fête et à la joyeuse tyrannie du plaisir.
Est-ce qu’on peut donc dire qu'Orphée est un opéra de contre-culture ?
LL : Oui, d'une certaine manière par exemple avec le personnage de l’Opinion publique. Chez Offenbach, elle parodie le chœur grec, mais on peut aujourd’hui lui donner un visage plus contemporain : celui d’une idéologie réactionnaire, qui vient brider les élans de liberté. Quand Eurydice dit à Orphée « J'en ai marre d'entendre tes vieux textes », Offenbach fait d’Eurydice une figure d’émancipation féminine, alors que l’Opinion publique impose un retour à l’ordre.
Et puis les dieux d’Offenbach sont les miroirs de la cour de Napoléon III. La dimension « un petit nombre contre la masse » existe encore et rappelle des déséquilibres qui datent du temps de la
Révolution française. Aujourd’hui, on peut y voir les reflets des élites et d’une grande bourgeoisie où la vacuité le dispute au luxe. Dans le deuxième tableau du premier acte, pour représenter l’Olympe nocturne, on a opté pour une sorte de grand salon bourgeois où les divinités s’encanaillent au retour de leurs virées terrestres. Figure d'un patriarcat autoritaire, un Jupiter coureur de jupons tente de faire régner l'ordre sur une cour divine qui préfère la débauche nocturne à la discipline olympienne…
Orphée aux Enfers est donc moins une pièce de théâtre légère qu’une vraie comédie sociale.
LL : Monter Orphée aux Enfers aujourd'hui, c'est se plonger dans un « mille-feuille » esthétique, où se côtoient le théâtre, l’opéra, le cabaret... Cette hétérogénéité laisse une grande liberté d’interprétation et de possibilités.
Je m’inspire de French Cancan de Jean Renoir, où il traite la question du cabaret, de la fête à Paris, héritière de ces années-là, avec beaucoup de moyens différents. C'est du music-hall, et en même temps il y a du cirque, de la magie, de la danse, et tout se mélange à la fête nocturne parisienne.
Avec l’ensemble Aedes que vous avez fondé, Mathieu Romano, vous mélangez volontiers les répertoires et les époques dans vos programmes. Est-ce que dans Orphée aux Enfers, vous retrouvez cet esprit ?
MR : En commençant Orphée, je m’y suis plongé comme dans tout répertoire, en essayant d’échapper à toute tradition. J'essaie vraiment d'avoir un œil neuf de non-spécialiste – ce que je suis - et de voir ce qu'on peut faire de tout ça, et en effet il y a une grande variété. Il y a plein de musiques très différentes, de caractères très différents, et tous ces contrastes, évidemment, sont intéressants.
Est-ce que ça change votre démarche de faire ce travail avec des étudiants ?
MR : Je ne vois pas du tout ça comme une production étudiante… Enfin si, au sens où personne n'a déjà chanté Orphée aux Enfers, mais moi non plus, je ne l’ai jamais dirigé. Il n'y a pas le poids de la tradition, donc on découvre tous ensemble, sans se dire : « on fait un point d’orgue ici parce que ça se fait comme ça ». Ce sont des jeunes qui ont leur personnalité artistique mais qui sont très ouverts. Il y a une envie de faire qui est absolument géniale, et avec les orchestres de jeunes, c'est pareil. C'est pour ça que j'adore travailler avec des jeunes. Mais nous sommes très jeunes avec Ludovic, nous aussi !
Propos recueillis par Lorraine Monteils, étudiante du département musicologie et analyse du Conservatoire de Paris.