Imaginer les futurs du spectacle vivant
Mis à jour le 21 janvier 2026
« Dis-moi comment tu racontes, je te dirai à la construction de quoi tu participes »,
écrit la philosophe Isabelle Stengers.
À l’heure où le spectacle vivant traverse une crise d’une rare intensité, marquée par les effets cumulés de l’effondrement de certains modèles économiques, du désengagement progressif d’une partie des pouvoirs publics, d’une fragilisation massive des artistes et des équipes, ainsi que d’un bouleversement profond des habitudes culturelles du public, le Conservatoire a choisi de ne pas céder au découragement. À rebours des annonces de déclin, sa directrice, Émilie Delorme, a souhaité ouvrir un espace de réflexion collective pour imaginer un avenir désirable. Au cœur de cette démarche, la conviction que résister, c’est tout d’abord s’autoriser à imaginer des alternatives.
Le 10 juin 2025 à 17 h, huit enseignant·es et la directrice se sont donc donné rendez-vous en salle 439 pour échafauder des scénarios du meilleur. Raconter le monde tel qu’il pourrait être, même s’il ne le laisse pas encore paraître : c’est là le principe de la narration spéculative. Prendre acte de la complexité du réel pour y puiser d’autres manières de voir, de penser, d’agir, et ainsi contribuer à faire advenir une nouvelle donne.
Ils et elles sont professeur·es de piano, d’accompagnement vocal, d’esthétique musicale, d’informatique musicale et création sonore, de musique ancienne, de danse classique, de danse contemporaine et d’improvisation générative. Tous et toutes ont accepté l’invitation de la directrice pour esquisser ensemble les contours du spectacle vivant demain. Celui dont ils rêvent encore. Autour de la table, les mondes idéaux peinent dans un premier temps à se frayer un chemin, mais très vite, les idées se précisent et éclairent ce qui anime les un·es et les autres, ce qui s’invente ici. À les entendre, non seulement d’autres lendemains sont possibles, mais ils s’échafaudent déjà sous leurs yeux.

Partout des îlots, partout des archipels
Dans un avenir désirable, les participant·es imaginent un tissu culturel d’une -extraordinaire robustesse, dense et divers, qui se déploie bien au-delà des institutions. En ce pays, la musique et la danse surgissent de toutes parts – -surtout là où on ne les attend pas. Ici – une friche, là – une église désaffectée, là – un -hangar. Ces lieux, réanimés par l’art, sont autant de points d’attache pour une culture vivante, protéiforme, radieuse.
Anne Le Bozec témoigne de cet élan selon elle déjà amorcé : « Ça fleurit partout. » La professeure d’accompagnement vocal y voit les signes d’un changement de plus grande ampleur, prémices d’une vitale transformation : « La musique, c’est un besoin vital, on ne peut pas vivre sans, et c’est encore trop ignoré. Il faut à ce pays une irrigation musicale chronique. » Dans cette perspective, les initiatives locales que l’on voit éclore dès à présent, bien que naissantes et bien que précaires, dessinent la carte d’un maillage bien plus étendu et bien plus solide, un réseau d’archipels qui, peu à peu, forme un vaste paysage.
Les étudiant·es sont prêt·es déjà, paré·es pour l’envol. Claire Désert parle d’un engagement tenace, en dépit du contexte : « Quand je sors de ma classe le jeudi soir, j’ai des ailes. Mes étudiants et étudiantes résistent magnifiquement aux pressions de notre époque. Ils sont profondément immergés dans leur art, et ce n’est ni pour l’argent, ni pour quoi que ce soit d’autre. » Pour les participant·es, l’avenir appartient à ces jeunes artistes qui, irrémédiablement, défendent le sens de leur métier, et ce lien vivant à l’art.
Ce n’est pas seulement de l’avenir d’un secteur dont il est question, mais du rôle de la culture si crucial dans le monde qui vient. Pour mieux l’habiter, y faire ensemble une place au sensible, aux émotions vécues face à l’œuvre. Réaffirmer que l’art est au fondement de notre condition de femmes et d’hommes, qu’il en est l’expression la plus aboutie, et la plus fragile.
Redonner au temps son pouvoir de création
Il ne peut exister de contemplation dans l’urgence. Il ne peut exister d’arts vivants dans l’accélération. La précipitation de notre époque nuit à l’épanouissement des personnes, comme à l’émergence de nouvelles générations d’artistes.
L’une des participantes résume : « Mon grand vœu, c’est qu’on sorte de la trépidation, et qu’on revienne à une sédimentation, prendre le temps nécessaire aux choses. » Pour Nathalie Pubellier, ce temps long est une condition du désir : « Cette envie, cette appétence d’aller chercher au-delà de la peau, en profondeur. » Elle ajoute : « Si on arrive à toucher du doigt cette notion de désir, de curiosité, à creuser plus loin, alors peut-être qu’on amènera ce partage du vivant. »
Reconsidérer le temps, c’est aussi reconsidérer ses frontières. Émilie Delorme le souligne : « Il faut peut-être repenser les organisations du travail pour accueillir la pluralité des pratiques que beaucoup d’interprètes souhaitent. Pourquoi ne pas faire de la musique traditionnelle le soir tout en continuant sa pratique de l’orchestre en journée ? »
Accorder du soin au geste, à l’écoute de l’autre et de soi-même : il en va de la vitalité des arts. La culture, pour jouer son rôle à plein, doit retrouver un rythme humain.
Circulations
L’art et la culture méritent d’être considérés à leur juste place dans le débat public. Trop souvent, on ressent un manque d’intérêt réel de la part des acteur·rices politiques, ou une approche superficielle de ces enjeux pourtant essentiels. Il est urgent de mieux former à ces questions celles et ceux qui nous représentent. La culture ne peut plus rester reléguée au second plan ou être traitée comme un simple poste budgétaire variable.
Aujourd’hui, les politiques culturelles restent trop souvent marquées par une vision de la culture comme un champ à la marge. Celles et ceux qui nous représentent doivent entendre ce que les arts vivants apportent à la construction de la personne et du lien social. Dans un avenir désirable, les ateliers de pratique artistique ont trouvé leur place dans les écoles, mais aussi à l’Assemblée nationale. Les élu·es, qui pratiquent eux-mêmes, dans leur temps loisible, un art vivant, en deviennent les plus fervents soutiens.
Ici, la pratique amateur joue un rôle central. Chorales, fanfares, ateliers de toutes parts, portés par des professionnel·les engagé·es dans l’enseignement. En jouant de la musique, en dansant, chacun·e y prend goût, et le plaisir de la découverte grandit, comme on se délecte d’une saveur nouvelle. Pour Christophe Robert, c’est là tout l’enjeu : « Apprécier des formes d’une grande sophistication, imprégnées d’une pluralité de langages artistiques, sans les opposer à des expressions plus populaires et quotidiennes, comme on le fait quand il s’agit des arts culinaires. »
Faire société par l’art commence ici. Encourager toutes les formes de pratique, et affirmer la volonté politique d’en faire une expérience démocratique.
L’assemblée s’accorde sur la dextérité avec laquelle les étudiant·es circulent d’un univers à l’autre. Augustin Muller évoque, dans le domaine de l’informatique musicale, « des inventions de Boulez utilisées par des gens qui font de l’électro dans leur home studio… Ils surfent entre ces deux mondes. » Cette plasticité, passage secret entre les styles, les techniques, les héritages, est un pouvoir à chérir.
Aux côtés des croisements interdisciplinaires, les échanges entre pratique et théorie s’avèrent fertiles. Emmanuel Reibel appelle à renforcer ces circulations : « Fréquenter davantage les interprètes nourrirait à coup sûr l’approche des musicologues. Cela permettrait d’oxygéner les pratiques professionnelles. » Les porosités entre départements, aujourd’hui encore trop rares, sont autant d’opportunités d’inventer de nouveaux langages et de formes de médiation.
Isabelle Ciaravola rappelle quant à elle que ces circulations nourrissent aussi une qualité d’interprétation : « Prendre appui sur la musique, ça amplifie le volume de la danse et de l’expression, de la personnalité. Ne faire plus qu’un avec la musique, c’est indispensable. »
Dans cet avenir rêvé, les jeunes artistes sont des passeurs et des passeuses, capables de provoquer d’heureuses rencontres entre les esthétiques, les époques, les espaces. Pour des liens plus généreux aux arts vivants, et infiniment plus accueillants.
En liberté
Transmettre notre héritage musical, c’est entrer en dialogue depuis le corps et sa sensorialité. Dans une époque marquée par la standardisation et l’automatisme, les arts vivants demeurent un espace de résonance et d’expérience partagée, une manière d’être au monde, à l’écoute : « Écouter à la fois les œuvres, les sons, mais aussi les gens. Écouter ensemble, prêter une attention véritable à ce qui est produit, c’est fondamental. C’est à la fois une attitude, un effort et une curiosité. » Vincent Lê Quang le rappelle : « Sans tous nos corps d’interprètes, de musiciens, d’improvisateurs, ce sacré n’existe plus. » Ce qui s’éprouve et entre en jeu dans un spectacle ne saurait être imité par la machine. « On va pouvoir peut-être tout faire avec l’intelligence artificielle, tout sauf un corps qui danse. Vibrer, ça, rien ne pourra le remplacer. »
Cet égard pour ce qui se joue sur scène appelle un soin dans la manière de donner à voir et à entendre. Dans un avenir rêvé, les codes des concerts auront changé. La musique classique est fondée sur un ensemble de normes et de rituels hérités d’une longue tradition. Ces cadres, aussi riches soient-ils, ne sont pas figés, et doivent évoluer. Aujourd’hui, les publics expriment des attentes nouvelles, des envies de plus de convivialité, des expériences différentes, dans des lieux parfois inattendus. Pour que ces œuvres continuent à toucher le plus grand nombre, il est essentiel de repenser nos manières de les présenter, de les partager, de les faire vivre. L’accessibilité passe aussi par là : sortir des formes convenues pour en inventer d’autres, plus adaptées, plus légères, plus accessibles.
Si la transmission de notre héritage est un inaltérable fondement, le collectif n’en plaide pas moins pour une relation vivante à l’art, dans laquelle l’improvisation a toute sa place. Dans ce futur-là, elle devient une pratique naturelle, spontanée. Musicien·nes et danseur·ses improvisent comme un·e comédien·ne invente une histoire : contrainte et liberté se répondent et se nourrissent. Avec elle, un autre regard se pose sur le spectacle, qui doit moins sa valeur aux traces laissées, à sa capacité à faire date, qu’au souvenir de l’instant fugace, de l’émotion ressentie, intimement.
Dans cet avenir, les parcours artistiques se redéfinissent à rebours des injonctions d’exclusivité et de visibilité. Les artistes choisissent leur engagement selon leurs propres rythmes. Les trajectoires évoluent, et se juxtaposent, sans dogmatisme. Une professeure décrit cette bascule : « Peut-être que certains continueront d’aller à l’étranger, mais avec un autre rapport au temps. On restera plus longtemps, on rencontrera les gens, on prendra un après-midi pour arpenter un musée. » La tournée éclair cède le pas à une imprégnation, le voyage façonne. D’autres font le choix de s’installer quelque part « par goût pour un projet, un lieu, une équipe. […] Il n’y a plus un seul modèle de réussite. C’est beaucoup plus ouvert. » Les formes d’engagement se diversifient, parce que réussir pour un·e artiste ne veut plus tout à fait dire la même chose : cela ne tient pas tant à la reconnaissance extérieure qu’à la cohérence des choix, à l’écoute de ses désirs. Mouvants, sincères, obstinés. L’exigence artistique ne se mesure plus seulement à la reconnaissance institutionnelle ou au nombre de kilomètres parcourus, mais à la capacité de rester fidèle à ce qui, dans le temps présent, mérite d’être interprété, et donné en partage.
Il est 19 h 30, salle 439. La table ronde devait durer deux heures, mais plus personne ne regarde sa montre. La temporalité de cet avenir désirable a déjà franchi le pas de la porte, et avec elle un parfum de liberté. Ces échanges ont dessiné des perspectives. Ils ont aussi fait naître des envies de suite. Plusieurs des participant·es ont d’ores et déjà exprimé le souhait de prolonger la discussion. Comme si cette rencontre avait ouvert une fenêtre sur un avenir finalement possible. À mieux les considérer, ces espoirs qui les traversent tous les neuf ont pris une autre consistance. Déjà, ils les relient. Les métamorphoses sont à l’œuvre, en forme d’heureux présages.
Nathalie Moine
Autrice et consultante spécialisée dans le spectacle vivant, Nathalie Moine a occupé des responsabilités à l’Opéra de Lyon et à l’Opéra-Comique. Elle accompagne les organisations culturelles dans la réinvention de leur relation au monde par les chemins de l’art et de l’imaginaire.
Le groupe ayant pris part à cet échange se veut représentatif de la diversité des disciplines enseignées au Conservatoire, dans la limite de l’agenda des professeur·es qui se partagent souvent entre la transmission et l’exercice du métier.
Merci à :
Isabelle Ciaravola
Professeure de danse classique
Émilie Delorme
Directrice du CNSMDP
Claire Désert
Professeure de piano
et de musique de chambre
Anne Le Bozec
Professeure d’accompagnement vocal
Vincent Lê Quang
Professeur d’improvisation générative
Augustin Muller
Professeur d’informatique
musicale et création sonore
Nathalie Pubellier
Professeure de danse contemporaine
Emmanuel Reibel
Professeur d’esthétique musicale
Christophe Robert
Professeur au sein du département de musique ancienne
Photos © Alexandre Pansard-Ricordeau