Histoire de partage
Mis à jour le 03 février 2026
C’est en profitant d’une accalmie entre deux engagements que nous avons rencontré Alexandra Cravero pour échanger quelques mots au sujet du programme qu’elle dirige au Conservatoire cette saison. L’occasion de revenir sur la carrière d’une cheffe d’orchestre dont le charisme, l’éclectisme et l’énergie lui ont déjà ouvert les portes des maisons non seulement françaises, mais aussi européennes et mondiales.
Prélude (de Tristan) : Marseille, Saint-Maur, Lyon
Avant la baguette, il y eut l’archet. Celui de l’alto, dont elle commence l’apprentissage à Marseille, sa ville natale, avant de rejoindre le Conservatoire de Saint-Maur-des-Fossés en région parisienne. Le directeur d’alors, Jean-Pierre Ballon, la met un jour au défi. « Il m’a dit viens diriger, viens voir ce que ça fait. » Elle a quinze ans et se retrouve face aux élèves de troisième cycle, « les grands », avec, devant les yeux, le Prélude du Tristan de Wagner. Accord mythique, chromatisme extrême, harmonie irrésolue, langsam und schmachtend… rien que ça. « Oui, c’était assez grandiose. Jean-Pierre Ballon était derrière moi et m’a aidée, mais techniquement je n’y étais pas du tout ! Je me rappelle encore la première sensation qu’on éprouve lorsque le son arrive quand on l’invite, c’est exceptionnel. » La révélation a toutefois ses limites. Du moins pour le moment. « J’ai laissé ça de côté. En fait, je ne savais pas qu’il était possible d’en faire son métier. J’ai continué mes études d’alto et je suis rentrée au CNSMD de Lyon. » Là, elle apprend qu’une cheffe d’orchestre vient donner une masterclasse aux étudiant·es de direction de chœur. « C’était Claire Levacher. J’ai demandé à participer à la masterclasse et je me suis rendu compte qu’en fait, c’était un métier auquel les femmes avaient également accès. J’ai fini mes études d’alto puis je me suis attelée à avancer un peu plus sur la direction d’orchestre pour entrer au CNSMD de Paris peu de temps après. »
Paris, formation et Beethoven (troisième ou sixième ?)
L’évocation des cinq années d’études au CNSMD est joyeuse. Camaraderie, voyages, découvertes… et travail acharné. Tou.tes les étudiant·es de direction d’orchestre, de la première à la cinquième année, travaillent sur les mêmes programmes mais à des niveaux d’exigence différents. « C’était très intense. On voyageait beaucoup. En France, mais aussi en Hongrie, en République tchèque, pour diriger des orchestres différents. » Pour Alexandra Cravero, ces possibilités d’expérimenter concrètement les techniques de direction sont primordiales dans la formation : « La contrainte du métier, c’est qu’on n’a pas d’instrument à la maison. Notre instrument, c’est l’orchestre. Et c’est la pratique qui permet de progresser. On a beau travailler et être préparé dans la tête, une fois qu’on est devant l’orchestre, il faut s’adapter. Et ça, c’est avec l’expérience qu’on l’apprend. » En parallèle, elle dirige un orchestre amateur. Le premier concert occasionne une prise de conscience. « C’était la sixième de Beethoven ? La sixième ou la troisième ? Je ne sais plus. Ce que je me rappelle, c’est d’avoir senti un coup de barre pendant le concert. Et l’orchestre l’a senti, il a eu le coup de barre avec moi. Là je me suis dit il faut que tu tiennes parce que sinon ça s’écroule. J’ai vraiment compris combien l’orchestre, quand on lui donne, il reçoit et il donne aussi en retour. » Les cinq ans écoulés, c’est à nouveau une rencontre qui facilite le passage au monde professionnel. Patrick Davin, membre du jury de sortie du CNSMDP, invite Alexandra Cravero à l’assister pour des productions à l’Opéra du Rhin ou encore à l’Opéra-Comique. « Il m’a mis le pied à l’étrier en fait. Et c’est comme ça que j’ai pu réussir à avancer puis à obtenir mes propres productions. »
Retour à Paris : Britten, Ravel, Prokofiev
Cette saison, Alexandra Cravero dirigera pour la première fois au CNSMDP, quinze ans après sa sortie en 2011. « Je suis revenue pour des évènements ou des enregistrements, mais pour un concert symphonique, ça sera la première fois. » Au programme, la Petite suite de Debussy, le Concerto pour piano de Ravel et le Concerto pour violon n° 1 de Prokofiev. Soit trois œuvres qui, chacune à leur manière, symbolisent le passage à la modernité. De la veine impressionniste de Debussy à l’expressivité exacerbée de Prokofiev en passant par les influences jazz de Ravel, le programme propose une plongée dans cette fascinante période d’innovation stylistique. Le Ravel et le Prokofiev, en particulier, exigent une grande virtuosité des interprètes. « C’est normal, car c’est avant tout un concert dédié aux solistes. Tom Carré (piano) et Céleste Klingelschmitt (violon) ont proposé deux concertos chacun·e et à chaque fois j’ai choisi l’un des deux. Je trouvais ça beau de mettre en miroir le Ravel et le Prokofiev. En ce qui concerne Debussy, qui ouvre la soirée, je l’ai proposé en accord avec Alexandre Piquion, conseiller musical de l’orchestre. Ce choix n’a pas uniquement été dicté par l’effectif de l’orchestre. La Petite suite est également là pour annoncer ce qui va venir, pour ouvrir les oreilles avant de se lancer dans le vif du sujet. J’aime ce travail de recherche autour de chaque pièce et autour du concept du concert. Voir comment c’est né, où ça va. » Un travail quasi dramaturgique qui va bien au-delà de l’étude de la partition. « J’essaie de me mettre à la place du compositeur, de savoir ce qu’il voulait, dans quel contexte l’œuvre a été écrite et pourquoi. » Le but ? S’approprier le programme pour être capable de l’incarner de la même façon que si elle l’avait choisi elle-même. Car lorsque l’on est cheffe invitée, décider du programme est l’exception plutôt que la règle. « On m’appelle et après j’ai le choix de dire non si le programme ne me convient vraiment pas. »
Mozart non, Puccini oui
À la lecture de son C.V., on a du mal à imaginer un programme qui ne convienne pas à Alexandra Cravero. Elle a abordé avec le même enthousiasme le répertoire symphonique, l’opéra, l’opérette. La comédie musicale aussi, un genre parfois mésestimé. Alors on lui pose franchement la question. Elle rit. « Oui. Il y a des choses que je n’aime pas diriger parce que je ne sais pas les faire et que je préfère les écouter. Le répertoire baroque ou classique, Mozart par exemple. C’est magnifique, mais je préfère l’écouter plutôt que de le diriger. » L’expérience du Beethoven de ses débuts lui a prouvé l’importance de l’énergie que le ou la chef·fe insuffle dans l’orchestre et pour cela, elle a besoin de « sentir » le programme. « Il faut que je puisse m’y retrouver. Et là je m’investis pour nous faire aller tous dans le même sens. Parce que quand on a 50 musiciens devant soi, on a 50 avis différents, il faut vraiment arriver à convaincre tout l’orchestre pour les emmener dans la voie qu’on a choisie. C’est une société en fait qu’on a en face de soi, avec des personnes qui ont des attitudes différentes. Donc encore une fois il faut s’adapter. » Un répertoire qu’elle affectionne particulièrement ? Le répertoire lyrique, les véristes et Puccini, Tosca en particulier. « On y met tout son cœur et tout son corps. Il m’est arrivé de diriger quinze représentations de Pagliacci, de Leoncavallo. Au début je me disais que c’était peut-être beaucoup, mais je me suis régalée les quinze fois. C’est un répertoire dont je ne me lasse pas. » Un répertoire qu’elle défend également avec l’ensemble qu’elle a monté, Du Bout Des Doigts, qui présente des opéras en version chambriste, dans des lieux insolites, au plus proche du public. Un ensemble dont les membres semblent ne pas manquer d’humour : « On jouait un extrait de Carmen et la dernière arrive. Les blagues de dernières, c’est la phobie des chefs… Après l’entracte, je lève les bras et ils partent sur La traviata, « Libiamo » ! » Mais au-delà de la plaisanterie reste une sensation forte. « Quand on lève les bras, tout est déjà prêt, le cerveau a déjà anticipé le tempo, la tonalité… La fraction de seconde où le son n’est pas du tout celui que vous attendez, imaginez cela. L’impression que le geste a été déconnecté du cerveau. Un choc. »
Postlude : solitaires mais ensemble
Quand on lui demande si elle a l’impression que le métier de chef·fe a évolué depuis ses débuts, Alexandra Cravero acquiesce et décrit une approche plus collaborative : « À une certaine époque, le chef était vraiment le tyran qui devait faire peur. Et quand on jouait, on faisait ce qu’il disait. Je ne vois aucun intérêt à faire ça. Ce métier, c’est une histoire de partage. Parce qu’on a beau avoir notre version de l’œuvre dans la tête, le résultat dépend de l’orchestre qu’on a en face. Je pense qu’aujourd’hui on est plus ouverts aux propositions de l’orchestre aussi. Chaque orchestre a sa personnalité qui est tellement intéressante et qu’il ne faudrait pas effacer. Combiner sa vision et la personnalité de l’orchestre, c’est ce qui rend une soirée unique. » Approche partagée par nombre de cheffes et chefs de sa génération, où la solidarité est présente malgré un milieu professionnel où la concurrence est féroce. « C’est très solitaire comme métier. Il y a beaucoup de doutes, de remises en question qu’on ne peut pas partager avec l’orchestre. Humainement, je pense que le plus compliqué, c’est ça. Heureusement qu’il y a les copains et copines, les chefs du CNSMDP avec qui on est resté en contact. On est solitaires mais ensemble. »
Sabryna Pierre
Sabryna Pierre est autrice de théâtre et librettiste. Sa dernière pièce, Mayerling, est parue en 2024 aux Éditions Théâtrales. Pour l’opéra, elle écrit le livret de l’Inconnue de la Seine du compositeur Frederik Neyrinck ainsi que sa version anglaise ICON. Pour Sandra Pocceschi et Giacomo Strada elle adapte le Peer Gynt d’Ibsen et écrit Cenerentolina, d’après Rossini.
Avant-Scènes12 février 2026 à 20h Cité de la musique, Salle des concerts Le concert des Avant-Scènes distingue de jeunes solistes lauréat·es sélectionné·es à l’issue du concours d’entrée en 3e cycle supérieur, au cours duquel ils ou elles se sont particulièrement illustré·es. Le programme présente un répertoire proposé par ses interprètes, accompagné par l’Orchestre des lauréats du Conservatoire. |