Ce que signifie le fasadé
Mis à jour le 28 avril 2026
Il y a trois ans, le Conservatoire comptait parmi les premiers signataires du Pacte en faveur des artistes et de la culture ultramarine. L’institution s’engageait ainsi en faveur d’un meilleur accès des Ultramarin·es à l’enseignement supérieur et inaugurait ce programme par une série de stages de danse destinés aux jeunes étudiant·es danseur·ses de Martinique et de Guadeloupe. Chorégraphe et anthropologue de la danse, Lēnablou a mené dans ce cadre une masterclasse mêlant étudiant·es du Conservatoire et étudiant·es ultramarin·es. Elle revient dans ce texte-manifeste sur les riches échanges qui y ont eu lieu.
L’ignorance est souvent la sève de blessures, d’inepties, de dogmes de pensées, qui nous emmurent dans une danse sclérosée. En créole, le mot « fasadé » signifie à la fois se faire face et se rencontrer. Le point nodal du « fasadé », c’est amorcer un premier pas, puis un autre vers l’étrange et laisser éclore une probable rencontre… C’est ne point se priver d’une possible valse de bénédictions qui se mue en une farandole remplie d’espoir en l’humanité. En réalité, ne pas savoir n’est ni un handicap, ni un frein à la rencontre de l’inconnu, car l’univers nous a fait don de deux merveilleux cadeaux qui sont la danse et notre corps. Ces deux plénipotentiaires sont des ambassadeurs d’une très grande équité, simplicité et efficience. Tous les humains bénéficient de ces lucioles, et, chaque fois que nous laissons s’émulsionner ces entités, le miracle s’accomplit : échange, relation, empathie, solidarité, bienveillance, entraide, sensibilité, générosité, joie, amour, espoir, fragilité, force, créativité, adaptabilité…
L’art de la danse possède cette puissance d’effacer d’un trait sec les questions de genre, de race, de religion, de classe sociale, d’âge, d’origine, de catégorie stylistique, de grand ou de petit territoire…
Les moult petits pas esquissés sur notre espace intérieur, comme de délicates notes sur l’instrument de notre cœur : voilà l’art de la danse. C’est une épigramme sur le monument de notre corps. Elle nous fait virevolter pour dessiner une chorégraphie de la vie, replaçant l’être humain au centre de tout. C’est du moins ce que j’ai observé lors de ma rencontre avec les « gens » du Conservatoire. Cette masterclasse un peu singulière et inédite a eu besoin d’un prétexte pour exister, celui du Pacte en faveur des artistes et de la culture ultramarine. Alors, quels enseignements ? Qu’avons-nous appris ? La fulgurance de cet atelier de Techni’ka dans l’espace-temps, un jour, quatre heures, a contribué finalement à casser les codes. Une idée saugrenue de la part de la directrice des études chorégraphiques, Muriel Maffre, celle de mettre ensemble des personnes habitant un même lieu, mais chacun·e jouant de sa partition. Ce Pacte en faveur des artistes et de la culture ultramarine a ensemencé « Lèspri-kaskòd ». Le marronnage de la pensée s’est opéré, car chacun·e, à son endroit, a opté pour jouer le jeu. Les danseur·ses, les musicien·nes, les agents du Conservatoire ont accepté d’aller à la rencontre de l’inexploré, celui du Bigidi caribéen et de la Techni’ka guadeloupéenne.
L’inévitable « fasadé » avec « le différent » nous débarrasse d’emblée de notre peau à « l’endroit », celle du costume, de la posture : je suis artiste, je suis sociologue, je suis ouvrier·ère, je suis chômeur·se, je suis pauvre, je suis riche, je suis bouddhiste, je suis Blanc·he, je suis Indien·ne… Et nous avons l’art de perfectionner la théâtralisation de notre personne selon la case qui nous est assignée. Le Conservatoire a, pour cette fois, mouillé de sueur une peau « à l’envers », selon la philosophie de Monchoachi. La peau « à l’envers » est plus proche des plis intimes de notre être, elle nous permet de réhabiter notre corps. Lors de cette masterclasse de Techni’ka et de Bigidi, à moi seule je représentais les Outremers, la Caraïbe, donc l’ailleurs, le lointain. Je me devais de partager cette culture exogène de l’étrange en la déparfumant de son p’tit brin d’exotisme. La Techni’ka dont la praxie matricielle est le Bigidi. Quelle chose étrange que nous transmet Lēnablou ! C’est-à-dire exceller dans l’art de l’instabilité et du chaos corporel.
J’ai vu les merveilles du « fasadé », où, subrepticement, la Techni’ka vous invite à une conversation feutrée avec vous-même. J’ai vu aussi l’étincelle de la confiance en soi se rallumer. J’étais ravie d’observer que les fêlures, les accidents, les imprévus, les imperfections de l’être résonnent autrement dans les esprits. Une technique venue d’ailleurs qui nous enseigne une philosophie de vie :
« Bigidi, mè pa tonbé », c’est-à-dire une solution miraculeuse à la hauteur du chaos qui nous empêche de chuter.
C’était succulent de lire le geste Bigidi, ce « bordel » corporel pour décrypter le dire du corps :
« Je ne me sens pas à l’aise…
Alors je me rétracte dans mon corps… »
« Je ne connais pas, alors je n’aime pas… »
« Ne pas contrôler me déstabilise… »
J’ai vu de la vulnérabilité, de la fragilité, de la créativité avec juste son propre matériel humain et on devait faire avec… Ce qui a fait naître des corps poétiques plutôt qu’une danse prosaïque. J’ai vu les bras de l’humanité se déployer et tous les ingrédients qui font de nous un être humain se révéler. Et ça c’était beau ! C’était tout aussi beau que le Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris devienne un écrin protecteur, tout comme le « Lawonn » chez moi, un lieu sécurisant où chacun·e est accepté·e et valorisé·e dans ce qu’il ou elle a à offrir. Ces moments éphémères doivent dorénavant se sanctuariser : ainsi, de prodigieux artistes en sortiront, mais aussi d’incroyables citoyens du monde.
Lénablou
Docteure en anthropologie de la danse, maîtresse de conférences, danseuse, chorégraphe, pédagogue, Lēnablou est directrice de la compagnie Trilogie Lēnablou, de Lafabri’K et du Centre de Danse et d’Études Chorégraphiques (CDEC) de Pointe-à-Pitre. Elle est aussi l’autrice de Techni’ka, Méthodologie et principes culturels caribéens pour l’enseignement du gwoka et du Bigidi.