Affinités électives
Mis à jour le 30 mars 2026
À l’heure où la culture cherche en France de nouveaux équilibres, le Conservatoire et l’Opéra de Paris tissent des liens inédits entre formation et professionnalisation, multiplient les passerelles et façonnent ensemble l’avenir. Leurs directrice et directeur général, Émilie Delorme et Alexander Neef, racontent cette évolution.
Émilie Delorme Le premier lien entre le Conservatoire et l’Opéra est pédagogique : de nombreux enseignants sont membres de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, danseurs ou anciens danseurs de l’Opéra, chefs de chant, pianistes accompagnateurs. Cette circulation naturelle crée une porosité immédiate. Hier encore, nous avons recruté le nouveau premier violon solo de l’Opéra comme professeur de violon ! De façon plus visible, nos étudiants et étudiantes se nourrissent quotidiennement à l’Opéra de Paris. Nous disposons d’une loge historique qui leur ouvre tous les soirs les portes des salles, et elles et ils peuvent même accéder aux répétitions. Cette proximité forge une continuité vivante entre nos deux maisons. Ces liens spontanés se prolongent par des collaborations plus formelles : Alexander auditionne nos étudiants et étudiantes en chant, l’Orchestre des lauréats accompagne régulièrement l’école de danse de l’Opéra. Toutes ces ramifications irriguent nos filières – atelier lyrique et troupe pour les chanteurs, jeune ballet et corps de ballet pour les danseurs, académie et orchestre pour les musiciens. La violoncelliste Clara Dietlin, la chanteuse Marine Chagnon ou la danseuse Koharu Yamamoto incarnent parfaitement cette fluidité : toutes ont intégré l’Opéra pendant leurs études ou à la sortie et ont depuis évolué dans l’institution. Mais au-delà, il y a aussi une dimension symbolique forte. Quand Alexander vient auditionner nos étudiants, quand il se prête au jeu des questions sur le métier, c’est le monde professionnel qui reconnaît et valorise ce qui se fait au Conservatoire. Cette attention compte énormément.
Alexander Neef Des liens existent historiquement entre nos deux institutions, c’est vrai. Mais ce qui a changé la donne, c’est la relation humaine qu’Émilie et moi avons développée : une confiance mutuelle, une volonté commune d’ouvrir plus grand les passerelles. Dès nos prises de fonction, nous nous sommes rapidement rencontrés et l’évidence s’est imposée : cette collaboration pouvait grandir. Et, plus on collabore, plus on identifie de possibilités nouvelles. Car pour moi, l’enseignement du Conservatoire constitue le socle indispensable. Nos métiers artistiques exigent un niveau de formation exceptionnel. J’ai besoin que nos musiciens, nos danseurs, nos chanteurs arrivent chez nous parfaitement préparés. Notre complémentarité réside dans la suite : nous offrons la perspective de la professionnalisation. Nous ne formons pas des chanteurs – nous les accueillons quand elles et ils maîtrisent déjà leurs bases. Ce que nous apportons et que le Conservatoire ne peut offrir, ce sont deux théâtres de grande jauge. À un moment donné, il faut mettre les artistes face au public, sur une vraie scène, pour que leur art devienne réel.
Cette familiarité semble transformer l’approche même des auditions…
É. Delorme Exactement ! Imaginez : vous sortez du Conservatoire et votre première confrontation avec la grande scène de Bastille, c’est une audition face au directeur de l’Opéra. L’intimidation est énorme, vous avez l’impression de jouer votre vie en quelques minutes. Tout change quand Alexander a déjà franchi nos murs, qu’il a entendu ces étudiants et étudiantes évoluer, qu’il a assisté à nos productions d’opéra. Elles et ils arrivent alors à l’audition dans un état d’esprit radicalement différent. La confiance reste le nerf de la guerre dans les carrières artistiques. Cette familiarité leur permet de révéler leur véritable potentiel au moment décisif, quand tout peut basculer.
Le Junior Ballet, créé l’année dernière avec dix-huit danseurs et danseuses en contrat de professionnalisation, relève-t-il de la même logique d’accompagnement ?
A. Neef Je le crois. Pour la danse et le chant, le corps est l’instrument. Il faut l’exercer, et l’exercer en conditions réelles. La différence est abyssale entre se préparer dans un studio et affronter véritablement le public. C’est de ce constat qu’est né le Junior Ballet. Nous recrutons pour le ballet principalement dans notre propre école. Les jeunes y arrivent à seize ou dix-sept ans, très tôt dans leur parcours. Certains ont besoin de temps supplémentaire pour mûrir. D’où cette idée : créer un groupe – dix-huit actuellement, vingt-quatre l’année prochaine – qui combine formation intensive et immersion professionnelle immédiate. Ils vivent de vrais spectacles, de vraies tournées, participent aux grandes productions comme La Belle au bois dormant. Parmi eux, trois viennent du Conservatoire.
É. Delorme Cette initiative répond à un vrai problème. Nos jeunes danseurs sortent du Conservatoire autour de dix-huit ans, mais les employeurs leur demandent déjà deux ou trois ans d’expérience pour les recruter. C’est un cercle vicieux. D’autant que les structures intermédiaires ont disparu : quasiment plus de junior ballets publics en France, les opéras studio se sont raréfiés. Alexander comble ce vide en recréant ces passerelles – de véritables tremplins artistiques.
C’est la seule raison ?
A. Neef Pas seulement. Nous avons besoin de danseurs et danseuses qui se produisent ici sur scène, mais aussi qui tournent. Avec le Junior Ballet, nous disposons de véritables ambassadeurs et ambassadrices de l’Opéra, du ballet français, de la danse en général, qui peuvent se déployer facilement partout, y compris à l’international.
Ces innovations s’accompagnent-elles d’une réflexion plus large sur l’évolution du secteur ? Vous intégrez notamment des préoccupations environnementales dans vos formations…
É. Delorme Nous travaillons sur deux fronts : examiner comment l’art peut transformer le rapport au vivant et faciliter la transition sociétale, mais aussi aider nos étudiants à réfléchir à leur future vie professionnelle. Avec toutes les contradictions que cela suppose : être militant écologiste, puis accepter une audition à New York. Que faire ? Prendre l’avion malgré ses convictions ? C’est une tension réelle que vivent nos étudiants. Cette prise de conscience irrigue bien d’autres domaines. La société tout entière s’interroge sur son rapport au vivant et plus généralement sur les différents rapports de domination. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles nous a menés à créer une cellule de signalement. Mais nous voyons aussi la dénonciation de comportements toxiques dans les rapports humains que les étudiants, agents, professeurs n’acceptent plus. Tout cela participe de la même exigence : réguler les excès, assainir les relations.
A. Neef Pendant des décennies, nous pensions que les établissements culturels n’avaient pas à se préoccuper des problèmes de société, parce que l’art transcende tout. Cette logique justifiait tous les débordements : si produire de l’art exigeait une énergie folle, tant pis, c’était au nom de l’art. Cette logique hérite de l’artiste génie du XIXe siècle, pour qui tous les moyens sont bons. Nous sortons de ce modèle, mais c’est récent. Si nous ne nous emparons pas de ces nouveaux enjeux – écologie, diversité –, les institutions culturelles perdront progressivement tout lien avec la société. Car un triple mouvement transforme nos rapports : écologique, économique et humain. L’artiste qui a tous les droits n’est plus d’actualité, il s’inscrit désormais dans une logique de partenaire soucieux des enjeux de notre temps.
Cette évolution impose-t-elle de nouvelles contraintes ? Peuvent-elles paradoxalement nourrir la créativité ?
A. Neef Oui, regardez les décors : au XVIIe siècle, les théâtres se contentaient de décors fixes installés sur scène – la grotte, le palais, le bord de mer, la prison… Construire un nouveau décor pour chaque spectacle ? C’est récent, cela date de la fin du XIXe siècle. Le premier décor construit à l’Opéra de Paris date de la création d’Œdipe de Georges Enesco en 1931. Même pas 100 ans ! En général, l’art naît dans la contrainte, pas dans l’excès. Comme producteur, j’encadre sans brider : il s’agit de donner une direction aux idées sans nécessairement limiter. Il faut aussi veiller à l’équilibre humain dans nos maisons. Nous avons tendance à concevoir des projets de plus en plus ambitieux, parfois au-delà de nos capacités réelles. L’enjeu, c’est de préserver nos équipes tout en maintenant l’excellence. Cette dimension humaine est devenue essentielle.
Cette fragilisation de l’écosystème culturel se ressent-elle chez vos étudiants et étudiantes ?
É. Delorme Tout à fait. Ils et elles vivent une tension permanente : je les sens à la fois très angoissés, voulant saisir toutes les opportunités par peur que leur carrière ne démarre pas, et très créatifs. Certains montent des festivals dans leur région d’origine, d’autres inventent de nouveaux dispositifs, à l’instar de tournées à vélo avec une scène mobile. La semaine prochaine, nos étudiants présenteront l’opéra Ô mon bel inconnu dans les espaces publics du Conservatoire. Ils et elles expérimentent de nouveaux formats. Je dis souvent : en tant qu’école, soyons la solution, pas le problème. Nos étudiants ont cette créativité qui leur permet d’inventer. Mais si le modèle culturel à la française continue de s’effriter, leur inventivité ne suffira pas. Il faut des structures pérennes pour porter ces initiatives et permettre aux artistes de vivre de leur art. Sinon, nous formons des précaires, pas des professionnels.
A. Neef Le constat est inquiétant : le nombre de représentations d’opéra diminue depuis quelques années. Nous voilà pris dans un cercle vicieux où la réduction des moyens publics entraîne mécaniquement une baisse d’activité. Cette logique nous conduit à l’impasse. À force de rogner sur nos ambitions, nous finirons par questionner l’existence même de nos institutions. Il faut sortir de cette spirale.
Vous travaillez ensemble sur l’ouverture aux territoires d’outre-mer. Comment abordez-vous les enjeux de diversité et d’inclusivité ?
É. Delorme C’est un chantier que nous nous sommes approprié simultanément, en complémentarité. Alexander développe l’action avec l’Opéra en Guyane, nous tissons des liens forts avec la Guadeloupe et la Martinique. Dès le début, nos équipes se sont croisées. Je me souviens : quand les danseurs de l’Opéra sont partis en Guyane donner des masterclasses, elles et ils sont d’abord venus au Conservatoire observer nos processus de formation. Une Guyanaise nous rejoint l’année prochaine grâce à l’action des danseurs de l’Opéra. Inversement, plusieurs Guadeloupéens et Martiniquais intègrent le Conservatoire. J’espère qu’ils viendront aussi à l’Opéra – cette circulation se fait en écho, en complémentarité. Au Conservatoire, cela passe beaucoup par les esthétiques et cultures enseignées. Exemple : cette année, nous avons une création avec Léo Lérus, chorégraphe guadeloupéen remarquable. Nous venons d’organiser une masterclasse avec Arnaud Dolmen sur le jazz des Caraïbes. Nos étudiants sont heureux de cette ouverture à des cultures qui n’étaient pas présentes jusqu’à présent. C’est grâce à ces signaux que nous pourrons créer aussi un désir de rejoindre nos institutions.
A. Neef L’expérience de la Guyane m’a profondément changé. J’ai compris que l’on ne peut pas seulement dire « nous sommes là pour vous accueillir, venez ». Il faut aussi affronter nos propres appréhensions, la peur d’être mal reçus. C’est un vrai défi, pas gagné d’avance. La première année, il y avait une réserve légitime : l’Opéra de Paris vient-il juste faire son spectacle et repartir pour ne plus jamais revenir ? Dès la deuxième année, de vrais liens de confiance se sont tissés. Un travail s’inscrit dans la durée, avec un objectif simple mais essentiel : l’égalité des chances pour tous les Français.
É. Delorme Il ne suffit pas de former, il faut pouvoir accueillir sur nos plateaux. Et surtout, il faut créer le désir de venir. Nous présumons parfois ce désir, mais il n’est pas forcément là. C’est à nous d’inspirer confiance, de prouver que nous pouvons être un lieu accueillant pour toutes et tous. Ce travail ne se fait pas tout seul. Nous découvrons des difficultés très concrètes : les questions de garde-robe d’hiver quand on vient des Antilles, ça représente un coût énorme à l’arrivée à Paris. Comment se repérer, prendre le métro quand on débarque en internat à 14 ans ? Ces appréhensions sont réelles. Le fait que nos deux institutions agissent simultanément nous rend plus crédibles. Nos volontés communes résonnent, donnent un signal fort. Le chemin reste long, nous n’avons pas tout accompli. Mais ce qui me passionne, c’est l’irréversibilité de ces processus. Ils s’ancrent, deviennent idéalement une culture de maison où les talents viennent de partout.
Yoann Duval
Yoann Duval est rédacteur en chef et producteur délégué de la matinale de France Culture.
Spectacle de l'École de danse de l'Opéra national de ParisDu 15 au 19 avril 2026 Opéra national de Paris - Palais Garnier |