Un concert en Iran
Mis à jour le 17 septembre 2026
Lorsque nous avons contacté la cheffe d’orchestre Yalda Zamani – qui sillonne aujourd’hui l’Europe à la tête de certaines des plus prestigieuses phalanges orchestrales, elle avait d’autres choses en tête : la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis entrait dans son cinquantième jour et ne cessait d’occuper ses pensées, expliquant les trous laissés dans nos échanges. Aujourd’hui installée en Allemagne, la cheffe d’orchestre, qui dirige cette saison le concert du prix de composition, rêve de diriger un jour un concert en Iran. Une éventualité qui paraît lointaine.
Née à la fin des années 1980 à Alger, Yalda Zamani grandit à Téhéran dans une famille où l’on parle le français et le farsi. Une famille cultivée, férue de poésie moderne, persane autant que française, et d’avant-garde artistique, littéraire ou cinématographique – avec un fort tropisme pour le surréalisme. Son père est architecte. C’est dans un de ses livres sur Le Corbusier qu’elle découvre le couvent Sainte-Marie de La Tourette, imaginé en 1953 par le grand architecte franco-suisse et son équipe, au sein de laquelle figurait Iannis Xenakis. « Le jeu rythmique de la lumière et de l’ombre à l’extérieur et le réalisme brutaliste à l’intérieur ont résonné en moi, m’amenant à explorer la musique de Xenakis et de ses contemporains », se rappelle Yalda Zamani. « Depuis, la confluence de l’architecture et de la musique est un thème récurrent dans ma perception du rythme et de la structure. » Ainsi bercée, la jeune fille développe un désir précoce pour la composition.
Cette atmosphère artistique familiale entre toutefois en tragique contradiction avec la réalité de la société iranienne de l’époque. C’est dans le grand écart entre les deux que Yalda Zamani grandit et façonne sa sensibilité artistique. Celle qui a refusé de porter le voile lors de son examen de piano à Téhéran acquiert au fil des ans une « profonde compréhension du pouvoir que renferme le modernisme en tant que trésor d’inspiration et de résistance au cœur de sociétés qui bouillonnent en secret, en dépit de la censure et de la répression. Exactement comme le surréalisme a pu offrir un refuge autant qu’un exutoire à l’énergie et l’imagination artistiques dans l’Occident englué des années 1920 », entre la Grande Guerre et la montée des fascismes. Pendant toute son enfance, Yalda Zamani se passionne pour les œuvres qui ont repoussé en leurs temps les limites du champ des possibles. Ainsi de Mathis der Maler de Paul Hindemith ou du Quatuor à cordes n° 8 de Dimitri Chostakovitch. Le Sacre du printemps de Stravinsky est un autre choc esthétique : elle le découvre dans la chorégraphie de Maurice Béjart, et reste stupéfiée face au pouvoir du primitivisme en tant que source première d’expression artistique.
Après avoir étudié le piano, la théorie musicale et la composition à Téhéran auprès de Farideh Behboud, Houshang Ostovar et Mehran Rouhani, elle ressent le besoin de poursuivre sa formation en Europe. Vienne et son Université de la musique et des arts lui ouvrent de nouvelles portes. D’abord la musique contemporaine : « Si j’ai eu très tôt l’ambition de composer, mes premières véritables expériences de musique contemporaine ont eu lieu au cours de mes études à Vienne. Me plongeant dans les deux « écoles de Vienne », j’ai vu la modernité comme une évolution naturelle des traditions passées, et non comme une sphère isolée. Au sein du Singverein de Vienne, j’ai chanté des œuvres d’Arthur Honegger, d’Olivier Messiaen et de Francis Poulenc au même titre que celles de Brahms, Mozart et Dvořák, ce qui m’a ouverte à de nouvelles complexités harmoniques et rythmiques. J’ai été cheffe assistante pour une production universitaire de The Rake’s Progress de Stravinsky, j’ai dirigé des productions étudiantes au Festival Wien Modern ainsi que des pièces d’élèves du département de composition. »
Autre porte ouverte à Vienne : la musique ancienne, à commencer par le clavecin, auquel elle se met en parallèle de ses études de direction. « Je suis tombée amoureuse du clavecin dès la première fois que j’en ai joué, se rappelle-t-elle, ce qui m’a amenée à étudier son répertoire et ses pratiques d’interprétation historiques, avec un intérêt particulier pour le processus collaboratif du jeu d’ensemble. » Les deux univers, que l’on oppose souvent sans réelle justification, lui paraissent en vérité bien proches : « À mon avis, musiques Renaissance, baroque et contemporaine sont bien plus similaires qu’on ne le pense, notamment dans l’étroite collaboration qu’elles supposent entre compositeurs et interprètes. Le processus itératif consistant à affiner la musique au moyen de retours mutuels reste une pratique courante, qui garantit que la performance finale corresponde à la vision de l’artiste. » Elle milite d’autre part pour une réhabilitation du clavecin en tant qu’instrument du répertoire contemporain : « L’univers sonore extraordinaire du clavecin, redécouvert par des pionniers comme Wanda Landowska au début du XXe siècle, mérite une plus grande présence sur la scène musicale classique contemporaine. Le répertoire du clavecin a du reste été largement étendu aux XXe et XXIe siècles, ce qui justifie amplement une réévaluation de son rôle dans la musique contemporaine. »
La connaissance qu’elle acquiert dans tous les répertoires lui permet d’affiner une approche singulière de la direction, profondément ancrée dans une passion et un engagement pour la musique d’aujourd’hui, tout en gardant un regard constant sur le passé. « Pour moi, la musique contemporaine n’est pas seulement le reflet de notre monde actuel, c’est aussi une clé pour comprendre d’où nous venons et notre rapport au passé. » Après Vienne, elle renforce encore son goût et ses compétences dans les musiques d’aujourd’hui dans le cadre de l’Académie de l’Ensemble Modern, à Francfort. Mais c’est à Hambourg qu’elle pose enfin ses valises. En décembre 2023, Yalda Zamani imagine un nouvel orchestre : l’Orchestre de chambre de l’Elbe. L’approche est résolument novatrice : créer des expériences musicales liant passé et présent. « Mon objectif est de stimuler la réflexion des musiciens comme du public en offrant un espace où le familier et l’avant-garde peuvent coexister. Avec cet ensemble de chambre qui réunit des solistes de grand talent, j’aspire à collaborer avec certains des plus grands compositeurs de notre époque, en tissant des liens inédits entre leurs œuvres et les grandes pages des siècles passés. »
En attendant de tourner sur les plus prestigieuses scènes avec son Orchestre de chambre de l’Elbe, Yalda Zamani se fait remarquer lors de l’édition 2024 du concours de cheffes La Maestra, organisé par la Philharmonie de Paris. Si elle ne remporte pas la compétition, elle se distingue par son imaginaire riche et éclectique, en même temps que par sa démarche musicale réfléchie. Ce passage à la Philharmonie lui permet en outre d’éveiller la curiosité de la scène contemporaine parisienne, jusqu’à l’Ensemble intercontemporain et son directeur musical Pierre Bleuse, dont elle devient cheffe assistante courant 2024. De l’avis de l’intéressée, l’expérience sera extrêmement enrichissante : « Les solistes de l’EIC, tout comme Pierre Bleuse, sont toujours ouverts aux suggestions et contributions artistiques et les apprécient à leur juste mesure. Grâce à cette inclusivité, je me suis sentie profondément impliquée dans leurs activités. L’approche de Pierre en matière d’interprétation, sa musicalité intense et son travail collaboratif avec les musiciens sont profondément inspirants. D’autre part, l’EIC est constitué non seulement de musiciens et musiciennes hautement qualifiés, mais également d’artistes dont les qualités individuelles façonnent chaque pièce. L’ouverture dont ils et elles font preuve, ainsi que leur volonté de partager leurs idées de manière collaborative m’ont fourni des opportunités d’apprentissage inestimables. » La fréquentation des solistes de l’EIC est plus précieuse encore pour la compositrice que reste toujours au cœur Yalda Zamani : « S’engager à corps perdu dans la musique contemporaine et perfectionner mes compétences d’interprète en me confrontant aux œuvres des plus grands compositeurs et compositrices d’aujourd’hui a immanquablement enflammé mon imagination et éclairé mon approche compositionnelle. Être ainsi au cœur de la création musicale de pointe est un environnement idéal pour me développer également en tant que compositrice. »
Dès 2024, l’occasion se présente de diriger elle-même l’Ensemble, notamment pour le concert intitulé « Émergences », au cours duquel l’EIC crée des œuvres d’étudiantes et étudiants du Conservatoire de Paris. Que ce soit pour diriger les œuvres de compositeurs et compositrices installé·es ou celles de la garde montante, rigueur et dialogue restent les maîtres mots de la cheffe germano-iranienne : « Je m’efforce de décoder les intentions du compositeur, en acceptant le fait que la partition écrite n’est qu’une approximation de sa vision. La véritable magie se produit dans le processus de découverte collaborative, avec les musiciens et musiciennes, de cette intention et des sons, processus au cours duquel nous transfigurons les notes sur la page en une performance vivante et respirante. Cela s’apparente au mythe de Pygmalion, qui sculpta une statue de femme et, tombant amoureux de sa création, la vit animer par Aphrodite. En tant qu’interprètes, nous aspirons à atteindre ce niveau de conviction et de vitalité qui permette au public d’entrer en relation, profondément et directement, avec la musique. »
Quand elle ne dirige pas, Yalda Zamani compose et improvise aussi de la musique électronique. C’est ainsi que le Festival Musikprotokoll de Graz lui a passé commande en 2023 d’une performance-composition collaborative, intitulée Goat Song Project. Fascinée par le rythme depuis l’enfance (rappelons-nous les jeux de rythmes et de lumière qui l’avaient tant séduite dans l’architecture de Le Corbusier), la musicienne présente ce projet expérimental comme né d’une « confrontation rythmique entre Karlheinz Stockhausen et Aphex Twin », et inspiré du Mode de valeurs et d’intensités d’Olivier Messiaen et d’autres études sur les rythmes irréguliers. La dimension collective (et la définition de l’identité individuelle au sein du collectif) est évidemment essentielle pour elle, de même que celle de l’improvisation, de la prédétermination du discours ou de la posture de l’humain face à une musique générée par la machine. Spectacle immersif, Goat Song Project est conçu pour être vécu en direct, en proximité immédiate des musiciens et musiciennes.
Outre les mort·es et les disparu·es, une part cachée du bilan catastrophique de la République islamique est selon Yalda Zamani l’immense perte de potentiel humain, tant en Iran qu’à l’étranger. « Près de dix millions d’Iraniens et d’Iraniennes sont contraint·es à l’exil, souligne-t-elle. Il s’agit de personnes instruites, brillantes et visionnaires, empêchées de rentrer au pays pour contribuer à son développement. » Yalda Zamani fait partie de ces exilé·es. Le 8 janvier 2026, son premier concert à la -Philharmonie de Paris coïncide avec une manifestation monstre contre le régime des ayatollahs dans son pays : « Tandis que je me préparais dans les couloirs sombres de la Philharmonie, mes compatriotes s’apprêtaient à affronter un régime oppressif prêt à répondre à leur courage par les balles. Dans ma loge, le silence immaculé fut déchiré par les sons des vidéos qui parvenaient des rues. Assise, le dos courbé sur mon téléphone, je faisais défiler des flots d’images floues, partagée entre incrédulité, espoir exaltant et angoisse paralysante. Les slogans jaillissaient de mon écran, contrastant violemment avec les partitions raffinées posées sur mon bureau. Je m’étais toujours considérée comme courageuse mais, en voyant mes compatriotes descendre ainsi dans la rue, une profonde humilité m’a envahie. Ils et elles risquaient tout pour obtenir cette même liberté dont je profitais à cet instant précis pour réaliser mes rêves. Face à leur soulèvement, ce qui me paraissait une victoire semblait insignifiant, silencieux et étrangement futile. » En avril 2026, elle dirige en Grèce un programme réunissant Mort et Transfiguration de Richard Strauss, des extraits du ballet Bijan and Manijeh du compositeur iranien Hossein Dehlavi ainsi que le poème symphonique La Contemplation du Christ du Libanais Bechara El-Khoury et Yizkor pour violon et orchestre de l’Israélien Paul Ben-Haim, avec Liv Migdal en soliste. Un programme à son image, et un programme qui renvoie, inéluctablement, à ce tiraillement vécu par l’enfant choyée que fut Yalda Zamani dans un Iran à la culture millénaire fabuleuse mais au présent tragique.
Jérémie Szpirglas
Jérémie Szpirglas mène une double activité de plumitif : il est écrivain d’une part, auteur de fictions et de textes de référence pour diverses institutions musicales, et journaliste, notamment culturel (Le Monde de la Musique, Mouvement, rédaction en chef du magazine Musique(s) ).
Prix de composition 2ème partie / Dir. Yalda Zamani
Mercredi 30 septembre 2026 à 19h
Conservatoire de Paris - Salle Rémy-Pflimlin
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