Invitation au voyage
Mis à jour le 31 août 2026
Saison 2026-2027
Dans Le Passé à venir, Tim Ingold récuse une conception de l’histoire comme succession de générations. Il compare les changements qui affectent l’humanité à des tiges qui s’entremêlent pour former une liane. Chaque tige nouvelle modifie la liane tout en assurant une continuité avec les précédentes. Cette métaphore pourrait illustrer l’apparent paradoxe de nos identités. Tout au long de notre existence, nous sommes sans cesse enrichi·es, augmenté·es par des rencontres et des expériences qui nous font grandir. Mais nous ne cessons jamais d’être nous-mêmes. Bien au contraire, c’est en allant vers l’autre, en s’ouvrant et en se confrontant à lui, en apprenant à penser contre nous-même que notre identité devient plus forte et que nous comprenons qui nous sommes. La culture se nourrit de cette dynamique, de l’attention que nous portons au monde et de notre capacité à accueillir l’altérité. Elle est curiosité, elle est hospitalité. Elle se situe dans le dialogue et ce dialogue nous permet de faire humanité.
Ce qui est vrai pour nous l’est à l’échelle européenne. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe s’est construite dans l’altérité, dans le renoncement à certaines prérogatives nationales au profit d’un projet plus grand, en nouant des liens internationaux, en cultivant son humanité dans la curiosité et l’attention à l’autre. La culture a joué un rôle essentiel. L’Europe des arts et des cultures a précédé l’Europe de l’économie et de la finance que nous connaissons actuellement. Au fond, quelle est-elle, cette Europe artistique et culturelle ? Elle existe partout où deux personnes tentent de franchir la barrière de la langue pour essayer de se comprendre. Elle est faite de voyages, à tel point qu’on peut se demander si toute l’Europe n’est pas un long voyage à travers les siècles, à l’intérieur et au-delà de ses propres frontières. C’étaient, hier, Haendel en Italie, Mozart ou Isadora Duncan à Paris, Nadia Boulanger aux États-Unis, Anna Pavlova à Londres. Ce sont, aujourd’hui et dans les pages qui suivent, Yalda Zamani, Klaus Mäkelä, Clara Iannotta, Boris Charmatz, Myriam Marzouki, Arvo Pärt, Rinaldo Alessandrini… Toutes et tous ces artistes ont souhaité se déplacer. « Le véritable voyage de découverte, écrivait Proust, ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. »
Au Conservatoire, le programme d’université européenne IN.TUNE, créé en 2024 avec sept partenaires européens, entend donner corps à cette utopie. Il s’agit de transformer, par un dialogue continu avec d’autres institutions et d’autres pays, nos habitudes d’enseignement et de recherche. L’originalité de IN.TUNE est de mettre en place ces coopérations internationales en étoile, à tous les niveaux. Ce sont des étudiant·es de différents pays qui portent un projet ensemble. Ce sont des enseignant·es qui partagent avec leurs pairs de différents pays et différentes disciplines. Ce sont des équipes administratives qui partagent leur expertise. Ce sont des groupes de travail réunissant toutes ces communautés qui nous permettent de progresser en termes d’égalité, de diversité ou de transition écologique. Ce sont des centaines de liens qui se créent à travers l’Europe. Cette horizontalité est gage de pérennité car, pour reprendre la métaphore de la liane, s’il arrive qu’un lien rompe, d’autres, ailleurs, résisteront. Alors que nous entrons dans une période électorale, la culture doit œuvrer à la cohésion en résistant aux sirènes de l’exclusion et de la stigmatisation. Tandis que nous assistons à la montée de régimes autoritaires, celles et ceux qui affectent de se demander à quoi sert la démocratie sont souvent les mêmes qui s’en prennent à elle. Face à ces attaques, j’ai la conviction qu’il nous faut promouvoir une vision large de la culture, qui garantisse non seulement la liberté et les conditions de création, mais aussi l’esprit critique, le droit à l’éducation et à la formation tout au long de sa vie, la recherche scientifique, la liberté d’informer, la protection du vivant : tous ces communs que nous devons préserver, chérir, investir et qui sont, eux aussi, constitutifs de notre humanité.
Notre Conservatoire a le visage des étudiantes et étudiants qui se produisent sur nos scènes ou chez nos partenaires, des professeures et professeurs qui les accompagnent et qui leur donnent confiance dans leur avenir, des équipes qui, chaque jour, font vivre notre maison. C’est à elles et à eux que cette saison doit d’exister. Je n’ignore ni les difficultés que traverse notre secteur ni les inquiétudes qui s’y expriment. Dans ces moments de doute et d’incertitude, le travail, la transmission, la présence des artistes sont autant de réponses. Nous poursuivons une mission de service public avec le soutien du ministère de la Culture. Nous collaborons avec les conservatoires et les écoles d’enseignement initial, où nos étudiantes et nos étudiants ont été formé·es avant de nous rejoindre, avec les orchestres, les compagnies, les ensembles et les scènes qui les accueilleront demain. Dans ce voyage que nous avons entrepris, nos compagnons de route sont nos partenaires artistiques et culturels, en France, en Europe et au-delà, ainsi que nos mécènes, dont l’engagement ouvre des possibles qui, sans elles et sans eux, resteraient hors d’atteinte. Et il y a vous, enfin, qui ouvrez cette brochure. Une saison n’a de sens que si elle est écoutée, regardée, discutée, partagée, vécue : c’est avec votre présence qu’elle trouve son plein accomplissement.
Émilie Delorme, directrice
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Photo © David McCracken, Walking to the Mainland, 2005