Bienvenue au parc instrumental
Mis à jour le 29 octobre 2026
Riche d’environ 3 000 références, le parc instrumental du Conservatoire est mis à disposition pour les besoins pédagogiques et de production ainsi que pour le travail personnel des étudiantes et étudiants. Dramaturge, mathématicien de formation, Noham Selcer a passé une matinée dans cette caverne aux merveilles.
Hautbois d’amour.
Mokushio.
Cornet si bémol.
Archiluth Hervás.
Harpe italienne triple.
Bâton de pluie.
– Voilà. La régie d’orchestre nous transmet des demandes, des fiches de réservation d’instruments, qu’on appelle FRI, qui ressemblent à ça ; tu vois ? Ok. Pour nous, c’est les listes de courses de tout ce qui a besoin, de tout ce qu’on a besoin, de tout ce dont il y a besoin, PARDON, pour toutes les sessions d’orchestre. Ouais, c’est un truc de dingue, je suis d’accord, donc voilà, il y a des sessions et nous, voilà, on prépare, tu vois ? On fait le piano, les altos, les violons, et selon ce qu’ils jouent, il y a besoin de plus ou moins de percus. Voilà. Cette année ils ont fait une grosse session Pierre Boulez, c’était la mort ! Ils ont mis plein de percus ! Des percus, mais… partout ! C’était beau. Mais c’était un enfer. Voilà. Il faut les sourdines, aussi, tu vois ? Ok. Selon le type d’orchestre, il faut des bongos, des timbales, des contrebasses… Par ailleurs, les instruments sont réservés aux instrumentistes de la discipline. Un violoniste qui me demande un trombone, je vais lui dire non, je peux pas te le prêter. Mais la percussion, c’est un peu plus compliqué que ça parce que, bon, évidemment, c’est réservé aux percussionnistes, mais pas seulement. Il y a les percussionnistes jazz qui s’en servent, les batteurs jazz qui prennent des trucs aussi. Et après, en impro, il y en a besoin aussi, en compo, il y en a besoin. Les compositeurs viennent faire des tests ici. D’autres instrumentistes, aussi, sur certaines partitions contemporaines, ils doivent apprendre des petits trucs de percussion. Tu vois ?
Super tumba.
Shruti-box.
Cenceros.
Guiro.
Violon Coquet Sarasate.
Vihuela.
Apprendre la philosophie et avoir accès à une bibliothèque géante ? Idéal.
Apprendre le théâtre et avoir accès à un stock infini de costumes ? Idéal.
Apprendre la menuiserie et avoir accès à toutes les essences de bois ? Idéal.
Apprendre la peinture et avoir accès à tous les pigments possibles ? Idéal.
Mais pour la musique ? Trop cher. Il est utopique d’imaginer que des apprentis musiciens pourraient avoir accès à la diversité géographique et historique de tous les instruments de musique du monde sur leur lieu d’étude.
Sistres.
Boobams.
Bol chinois.
Bol chinois doré.
Udu.
Tôle ondulée.
En France, il y a une ville qui s’appelle Paris.
Dans Paris, il y a une mini-ville qui s’appelle le Conservatoire de Paris.
À l’intérieur du Conservatoire de Paris, il y a une mini-mini-ville sous la mini-ville, qui s’appelle le parc instrumental.
Zarb.
Muselaar Anselm.
Binsasara.
Machine à gouger.
Épinette Chevalier.
Euphonium.
Dans cette mini-mini-ville, des accordeurs ont des conversations que je ne comprends pas :
– Mais non !
– Mais si !
– J’y crois pas !! Elle t’a rappelé ?!!
– Elle a un mi bémol du troisième interligne de la clef de fa qui n’étouffe pas les cordes.
– Oh là là… Mais c’est pas vrai…
– Elle a un étouffoir qui, enfin, D’APRÈS ELLE, bien sûr, de temps en temps, ne revient pas.
– Franchement, à ce niveau-là…
– Mais je sais bien !
– C’est incroyable…
– Mais j’ai pas le choix !
– Dans ce cas, tu prends une tige, gros diamètre étouffoir, tu fais ça un coup pour que ça soit bien serré, non ?
– Oui, c’est pour ça, je demande à Fabien.
Serpent.
Appeau.
Fouet.
Cabasa.
Kora.
Hautbois d’amour Marigaux.
C’est ma première visite dans ces étranges ateliers sans fenêtre, deux étages sous le niveau de la terre : je m’assois, j’écoute les conversations, je discute, on me raconte le Conservatoire, on m’explique le parc instrumental, puis on me tend un violon de forme bizarre, je souris, je l’attrape, pince quelques cordes au hasard, j’invente une petite mélodie (je n’ai jamais tenu un violon de ma vie), je répète ma petite mélodie, je demande ce que ce violon a de spécial, on me dit qu’il date de 1740. Pardon ? Je manque – ÉVIDEMMENT – de faire tomber le violon par terre.
Soprillo.
Bugle.
Trompette à palettes.
Flexatone.
Crotale.
Mokubios.
Que fait-on des vieilles choses ? On les protège. Que fait-on des très vieilles choses qui datent de 1740 ? On les protège encore plus ! On les met dans un musée, derrière une vitre indestructible, dans un sas verrouillé, dans une housse inviolable, dans un étui hermétique, et alors les très vieilles choses sont abritées des fluctuations du monde, des changements de température et de la maladresse des êtres humains comme moi. C’est ce qu’on fait. Partout. Normal. Logique. Mais pas ici.
Rototom.
Vibraslap.
Cloche Mambo.
Cloche à vache.
Cloches-tubes.
Tambour à friction.
Ici, les responsables du parc instrumental restaurent des pianos Steinway & Sons, des violons du XVIIIe siècle, des instruments oubliés, des clavecins antédiluviens gravés de proverbes en latin et des percussions inconnues, non pour les exposer ennuyeusement dans un silencieux musée de la musique, mais pour qu’ils soient empruntés, tenus, manipulés, accordés, désaccordés, préparés, testés, pratiqués, grattés, martelés, pincés, percutés, improvisés, amplifiés, enregistrés… pour qu’ils soient joués.
Chalumeau soprano.
Théorbe.
Stradivarius Davidoff.
Ocarina.
Cuica.
Kazoo.
Je passe la matinée au comptoir du parc instrumental. Les étudiant·es se succèdent. Certain·es hésitent entre deux wood-blocks, d’autres empruntent un archet. Le responsable du parc discute avec un professeur de violon de la forme d’un chevalet de 1850 ; ils viennent de le reproduire à l’imprimante 3D. Un technicien – ça se dit encore, facteur instrumental ? – bidouille un piano à queue entièrement désossé. Des accordeurs commentent la grosse averse d’hier soir, qui a tout désaccordé et bouleversé l’hygrométrie. Rien de spécial. Le quotidien. Ce lieu existe. Ce lieu fonctionne. Pourvu que ça dure.
Noham Selcer
Dramaturge et professeur de mathématiques, Noham Selcer est notamment l’auteur de Chacun son dimanche soir et de Longtemps après la peste.