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mardi 2 avril 2013

« Nous n’essayons de penser la musique que parce que, silencieuse, elle pense en nous »

Retour sur la rencontre du 27 Mars avec le philosophe Bernard Sève

« Nous n’essayons de penser la musique que parce que, silencieuse, elle pense en nous »

Au croisement d’un parcours professionnel de philosophie qui l’a conduit à Lille, où il enseigne l’esthétique et la philosophie de l’art, et d’une pratique ardente de la musique en amateur, Bernard Sève tisse dans ses écrits des liens inédits entre musique et philosophie.

Inédit en effet de déclarer que la musique « pense », et qui plus est sans le secours des mots ! Inédit aussi de considérer que le travail de penser la musique répondrait à un impératif né de la musique elle-même ! Avec Bernard Sève les pratiques musicales se trouvent promues, hissées dans des sphères où elles se sont souvent senties bien peu autorisées !

Le nouveau livre qu’il vient de publier au Seuil, s’intitule : L’instrument de musique. Cet ouvrage prolonge son précédent livre sur la musique publié en 2002, L’altération musicale, qui vient d’être réédité.

Au-delà des intimidations réciproques, la journée a été vive… Vive des exposés de Bernard Sève sur chacun de ses ouvrages… Vive des questions posées par l’assistance… Vive des moments musicaux proposés par les étudiants.

Christian Accaoui et moi-même, qui avions préparé cette journée, avons été très heureux de la présence de Claude Ledoux et Florence Gétreau avec leurs étudiants d’analyse, d’organologie et d’iconographie venus partager les questions de leurs camarades d’esthétique, d’histoire de l’interprétation et de méthodologie théorique. D’autres échos paraîtront dans la prochaine livraison du journal à travers le récit et les impressions de quelques étudiants.

Un coup de chapeau aux interprètes venus dialoguer en musique avec Bernard Sève : le matin, Fiona Monbet et Adrien Jurkovic dans une improvisation en duo de violons, Raphaël Arnault au positif dans la deuxième toccata de Froberger ; l’après-midi Clotilde Bernard  à la guitare dans Guajira de Lucia de Paco de Lucia et Adrien Jurkovic et Romain Louveau dans les pièces pour violon et piano opus 7 de Webern.

Si l’Altération musicale avait déjà marqué les esprits musiciens en 2002, L’instrument de musique apporte à son tour un alliage inhabituel de reconnaissance et de dépaysement. Avec une sorte d’évidence, Bernard Sève fait place à la diversité des pratiques musiciennes, de la lutherie à l’interprétation, en passant par l’écoute ou la composition. Ce naturel qui semble faire fi des hiérarchies ordinaires, ouvre les frontières, lance des ponts, met au centre l’humanité de l’expérience musicale. Encore plus inhabituelle peut-être, l’idée que la valeur de l’expérience musicale rejaillit bien au-delà d’elle-même : «et si c’était la pratique musicale de l’altération qui permettait de mieux entendre les tragédies, de mieux lire les romans, de mieux voir les tableaux ? Et si les expériences d’écoute et de pensée polyphoniques, de vitesse croisées, d’accelerando et de rallentendo, de variation et de reprise, expériences foncièrement musicales, nous donnaient autant ou davantage à éprouver et à penser, peut-être même à connaître et à vivre ? »

Voici un petit florilège d’extraits à méditer, discuter, décanter :

Sur l’œuvre musicale : « le lieu d’existence de l’œuvre musicale est essentiellement un lieu provisoire et partagé, ce lieu est un temps ; c’est le moment de l’exécution et de l’écoute »

Sur l’écoute : « la première fois se démultiplie, elle est à elle-même sa seconde et sa troisième fois. Et il arrive que ce travail complexe de la construction auditive soit comme porté à incandescence par le choc émotionnel d’une œuvre exceptionnelle, par l’évidence qui fusionne les moments en un seul acte d’acceptation, d’adhésion et de gratitude »

Sur l’analyse : « il s’agit de décrire, non plus une structure objective (la fugue, la modulation, la reprise, le trille) ou une impression intérieure (qui n’est qu’une autre forme d’objet, un objet subjectif), mais une dynamique sensible ; pour ce faire, il faut accepter l’usage des métaphores »

Sur le temps musical : « le temps de la musique est le temps de la vie, mais désaliéné […] il ne s’agit pas de fuir le monde ou l’extériorité, mais de les vivre autrement […] La musique est sérieuse et la musique est jeu : le sérieux est une attitude existentielle […] le jeu délivre de la subjectivité en la renvoyant à elle-même »

Sylvie Pébrier

Consulter le compte rendu de Cécile Lartigau.

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