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mercredi 17 juin 2020

Quelques réflexions sur le futur proche, Alexandros Markeas est professeur d'improvisation générative au Conservatoire de Paris

#Demain | Réflexion collective sur ce que sera l’après-coronavirus au Conservatoire

Quelques réflexions sur le futur proche, Alexandros Markeas est professeur d'improvisation générative au Conservatoire de Paris

Même si nous avons envie d’être optimistes notre nouvelle réalité est déjà là. Nous devons accepter le temps de la science, celui des chercheurs qui se démènent pour comprendre la maladie et ses conséquences, pour trouver traitements, vaccins,  moyens de protection, moyens massifs de détection…
Ce temps est lent, saccadé, accidenté. L’opposition entre le besoin de reprendre et le risque des prochaines vagues est angoissante. Les certitudes viendront beaucoup plus tard et nous devons nous faire à l’idée : l’année prochaine ne sera pas comme les autres. Peut-être même que l’avenir sera différent et que notre institution sera amenée à s’adapter. Les bouleversements économiques à venir joueront un rôle crucial sur nos activités de musicien.ne et enseignant.e.
Toutes ces incertitudes conduisent à une interrogation : est-ce que notre but doit être un retour stricte à notre activité d’avant, ou est-ce que nous devons penser aussi à certains changements structurels
à la fois pour nous adapter à cette nouvelle donne mais aussi pour imaginer une pratique et une vie musicale différente ?
L’expérience collective que nous vivons, comme plusieurs témoignages l’attestent, est parfois l’occasion de dessiner des perspectives nouvelles, sans oublier cependant que l’exceptionnel ne peut devenir normal.
Notre vie musicale est organisée autour d’un principe de sur-concentration d’activités dans les grandes métropoles et d’expansion constante, imposant des tournées multiples, une mobilité frénétique .
Peut-être que ce modèle doit évoluer, peut-être une forme de conscience écologique doit émergé de notre crise actuelle qui nous aidera à définir l’essentiel et à éliminer le superflu.

Pendant cette longue période de confinement la musique s’est déplacée vers le domaine du « care », le soin à apporter aux autres…Une musique pour soigner, pour apaiser, pour se réunir de loin, pour rompre avec le son insupportable des émissions radiophoniques et leur contenu anxiogène…
Les vidéos en split-screen, les concerts au balcon et les Facebook-live permettent de maintenir un lien, apportent beaucoup de plaisir…C’est un mouvement irréversible, sensible, essentiel… Mais nous savons que la musique n’est pas que ça.
Elle contient un sens, elle développe un discours, elle propose une expérience nouvelle.
Le sens ne peut venir que par le temps consacré à l’écoute, le suivi de la forme, l’expérience du son et de son phrasé…Les musiques classiques savantes sont faites pour être écoutées dans un contexte d’attention maximale, dans un espace-temps détaché du quotidien sonore.
On ne pourra pas retrouver pour l’instant la magie si particulière  du concert, l’énergie communiquée entre les interprètes, la force de la vibration du son en direct…Une fois de plus, nous devons être patients…
Mais peut-être que nous pouvons penser la musique en ligne avec plus d’exigence, que nous soyons auditeurs ou diffuseurs.

L’année prochaine ne va pas être une année normale.
Nous allons encore souvent nous satisfaire de rencontres artificielles négociées par l’intermédiaire d’écrans.
Nous allons devoir réorganiser nos cours pour respecter les consignes de sécurité.
Le conservatoire en tant que lieu où la musique se pratique est irremplaçable. Mais nous pouvons prévoir des solutions qui seraient plus que des remplacements de fortune.
Il faut imaginer une organisation spécifique entre cours à distance, ateliers thématiques, matériel pédagogique, envoi de fichiers-son et vidéo. C’est un passage obligé et nous devons à tout prix mieux l’investir et l’organiser. Il faut rendre les rencontres par écran interposé plus efficaces au niveau du son et trouver la possibilité de jouer en petit groupe.
Il faut, à mon avis, améliorer les moyens techniques domestiques de étudiant.e.s (microphones usb, microphones pour téléphone portable, casques et écouteurs, interfaces son et contrôleurs pour celles et ceux des disciplines qui nécessitent un travail plus précis avec le son. Il faut aussi aider éventuellement celles et ceux qui ont besoin d’améliorer leur connections et peut-être établir un système de visioconférences passant par un serveur interne.
 
Nos productions et concerts traverseront forcément une période d’incertitudes.
Jauges limitées, tests, gel et usages de masques  dans les espaces communs et pratique de la « distanciation physique » seront continuellement au programme. De même, plusieurs annulations de ce que nous sommes en train de programmer sont à prévoir. Je pense que ce serait pertinent de prévoir plusieurs ateliers et expériences alternatives, d’imaginer des réalisations spécifiques pour la captation (son et éventuellement image), profiter des moyens de nos studios pour penser des projets créatifs. C’est peut-être l’occasion d’imaginer d’autres modes de représentation musicale, détachés du rapport frontal et massif entre les musiciens et le public. C’est peut être l’occasion d’aller vers un public qui ne vient pas en temps normal vers nous et les musiques que nous proposons.

Ce temps de réflexion, malgré le contexte difficile, est précieux.
Nous devons en profiter pour se réinventer au moment même où une situation historique exceptionnelle en interroge nos façons d’être, de faire, de travailler.

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